Marie Françoise Ibovi

la bibliothèque de mon père



Le plus lointain souvenir de mon père, il a la trentaine bien entamée.
Jeune, c’était un grand homme mince et fier, mais il a un peu rapetissé avec le passage des ans.
Il est très éloquent et parle beaucoup. Il a la voix légèrement enrouée par l’air du nord.
Dans la dépendance de notre maison au quartier de Moukondo, il avait une énorme bibliothèque en bois de wengé1. Je ressens encore l’odeur du bois, je revois encore les étagères, les carreaux blancs au sol, les persiennes en verre…
De la commissure de la porte de la bibliothèque, je pouvais apercevoir mon père. Il était très souvent installé dans son fauteuil confortable où, les jambes sur l'accoudoir, il dévorait des livres.
Des livres justement… y en avaient partout…, des cahiers, des blocs-notes, des carnets, des stylos, des notes posées çà et là. Nous, les enfants, avions l’interdiction formelle d’y toucher. Mon père « était » et « est » toujours un maniaque à l’extrême pour qui le livre devait être traité avec le plus grand respect.
Chaque soir, en rentrant de l'école, dès qu’il avait le dos tourné, je courais m’emparer des bouquins. Je passais ainsi une paire d’heures à les sentir et à les toucher. Tous ces trésors entreposés çà et là dans la pièce me faisaient rêver. Je m’arrangeais pour ne pas faire de bruit. Malheureusement, un jour, par mégarde, je bousculai une pile de livres qui trônait sur son bureau.
Catastrophe ! Mon père, alerté par le bruit, ouvrit la porte avec fracas :
« Que fais-tu là ? N’y a rien pour les enfants ici. Allez Dehors ! »
Croisant mon regard coupable, il ajouta :
« Andouille ! »
    Prise la main dans le sac, je me dépêchai de sortir. Je m'étais fait prendre et il ne me restait plus qu’à faire amende honorable jusqu’au soir si je voulais qu’il me laisse y faire le ménage. Ce soir-là, j’avais été très sage. J’avais fait mes devoirs sans qu’on me le demande, j’avais rangé mes jouets. Le dîner s'était passé sans aucune réprimande ; je n’avais pas sali la nappe de table et j’avais même aidé maman à faire la vaisselle.
Et ça avait payé.
Le lendemain matin, il me demanda enfin de retourner dans sa bibliothèque pour y faire le ménage. J’adorais ce moment-là ! Délaissant mes poupées sur le sol, un sourire de cinq kilomètres aux lèvres, je me dépêchai de passer l’éponge sur les étagères, pourchassant la poussière et humant les livres au passage. Je farfouillai dans ses trésors littéraires, ça brillait de tous genres de bouquins : historique, politique, économique, biblique, psychologique, romantique, aventure, suspens …
Un jour, de retour de son travail, il me trouva pour la énième fois dans sa bibliothèque à fouiller.
« Décidément, y a pas moyen de te tenir hors de cet endroit ! » me lança-t-il, sourire aux lèvres.
Il avait posé sa sacoche, avancé son fauteuil et, à cet instant, je savais que j’avais gagné. Il s’était assis et m’avait raconté les histoires de ses auteurs favoris et son goût pour l’écriture. Quand il parlait, quand il racontait, c’était une vraie rumba de vocabulaire : je l’écoutais, de longues heures durant et j’étais conquise.
  « Je n’arriverai jamais à écrire comme toi, Papa ! »
Il avait gonflé ses joues, dodeliné de la tête.
« Tu te trompes, ma fille !Sache que tout est possible avec du travail et de la motivation. Dans un premier temps, faudra lire, beaucoup lire. »
Alors, je lisais tout ce qui me tombait sous la main, au grand dam de ma mère qui aurait préféré me voir plus souvent dans la cuisine.
Quelques années plus tard, l'enfance s'était étiolée et l'adolescence avait point. Mon père m’avait emmenée à son travail où se trouvait une énorme bibliothèque, beaucoup plus grande que la nôtre. Le sourire triomphant, telle Sissi l'impératrice, j’y passais mes journées entre les livres de la bibliothèque rose et ceux de la bibliothèque verte tandis que lui travaillait dans son bureau. Le soir venu, mon père me demandait de lui faire un compte rendu détaillé de mes ouvrages lus. J’adorais ces moments d’échange et de partage.
Quand j’étais étudiante en France, je n'osais jamais lui envoyer une lettre sans la lire et la relire au moins dix fois, tellement j’avais peur de laisser passer des fautes, soit de grammaire, soit de conjugaison, qu'il s’empresserait de souligner au stylo rouge. Vous n’allez pas me croire, mais il avait même réussi à trouver une faute d’orthographe sur mon diplôme de fin d’étude. Pour vous dire à quel point il est pointilleux en la matière !
Des années s'écoulèrent ainsi…
Moi qui m’étonnais de voir mon père passer son temps à acheter et à entasser autant de livres, aujourd'hui, à mon tour, j'en fais autant. Je dresse des listes de livres à lire à longueur de journée. Du coup, j’ai pu réaliser mon rêve d'enfant, d'adolescente et d'adulte : avoir ma propre bibliothèque bien chargée ! 
A présent, des livres y poussent partout, comme de mauvaises herbes qui envahiraient un jardin. Heureusement que, semblable à un bibliothécaire pratiquant le désherbage, mon cher époux s’emploie à assainir cet espace chaque jour.
 Je viens de refermer l’album photo familial qui m’avait entraînée dans la spirale de mes souvenirs d’enfance. D’un geste prompt, prenant les accoudoirs du fauteuil pour catapulte, je me lève enfin, décidée à appeler mon éditeur pour savoir où en est la publication de mon prochain roman.
Ce soir, un beau soir de saison sèche tout chargé d’étoiles, mon père a soufflé ses cinquante-sept  bougies. Sans lui et son goût littéraire, je ne lirais pas autant aujourd’hui… plus de cent livres et magazines par an.
François IBOVI c'est un nom qui parle, s’agite et chuchote dans les pages de la politique du Congo. Il vous arrivera peut-être, un après-midi, de le croiser dans les couloirs de l’Assemblée Nationale. Vous pouvez me croire, il y a plus de « littérature » que de « politique » dans ses veines.
Cet homme qui a su offrir à ses enfants un large panel d’amour et d’intelligence, a fait de moi celle que vous lisez en ce moment ; celle qui vous livre les lignes de ce qui est devenu sa plus grande obsession journalière : L’ÉCRITURE.

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Wengé (bois provenant du Congo)

 

All rights belong to its author. It was published on e-Stories.org by demand of Marie Françoise Ibovi.
Published on e-Stories.org on 01.05.2013.

 

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