Delphine Ribere

Samedi soir

Samedi soir.
Elle marchait clopin-clopant, joggeuse du dimanche déhanchée sur le trottoir vidé des passants. A son pied gauche, sa chaussure beige à talon claquait fort sur le bitume. L’autre, la droite, était restée dans l’appartement.  Elle était partie vite. Une urgence l’avait éjectée hors du lit. Il dormait encore, épuisé de l’amour qu’ils avaient fait et refait. C’est lui qui avait dit stop à la férocité de son appétit. C’était mécanique, il ne fallait pas lui en vouloir. Les femmes ne savent pas ça. Quand le corps ne peut plus. Les femmes sont sans limite. Elle avait été soulagée qu’il puisse s’avouer vaincu. Elle-même n’y arrivait pas. Elle était restée étendue dans le lit, seule avec son ventre toujours aussi vide après tout ce que le jeune homme avait tenté de lui donner. Mais rien n’y faisait. Son gouffre intérieur était toujours béant. Elle avait fini par se recroqueviller autour de ce vide pour enfin s’endormir. Il était cinq heures.
Quand elle avait rouvert les yeux, l’homme à ses côtés n’avait pas bougé d’un cil, sa main droite glissée sous l’oreiller de sa partenaire de nuit. Il était beau. Quand ça lui arrivait, elle ne choisissait pas n’importe qui. Elle avait un genre d’homme. Toujours les mêmes. Ceux qui s’amusaient de son audace. Ceux qui ne craignaient pas pour leur intégrité. Que la rencontre ne faisait pas partir en courant. Ceux qui allaient au front et en étaient fiers.
Elle s’était réveillée dans le sursaut d’un autre jour et il lui fallait partir. Elle avait posé les pieds sur la moquette bleue, là où le soleil était venu frapper après avoir traversé la baie vitrée. La douce chaleur de la moquette et la moue du bellâtre à ses côtés auraient pu la faire rester. Mais non, ce qui était fait était fait. Il lui fallait quitter les lieux. Elle n’avait pas trouvé ce qu’elle cherchait. Mais que cherchait-elle à la fin ?
Pour l’heure, elle avait trouvé ses bas et sa jupe sur le bras du fauteuil en velours vert, enfilé son pull en cachemire à même la peau, jeté son slip et son soutien-gorge dans son sac à main et avait filé vers l’entrée. La traversée du couloir lui avait fait accélérer le pas.
Surtout, qu’il ne se réveille pas.
Elle avait remonté la fermeture éclair de sa jupe, enfilé la chaussure qui traînait devant la porte et s’était engouffrée dans l’ascenseur. Ni vue ni connue des voisins qu’elle n’avait même pas eu le temps de croiser et qu’elle ne connaîtrait jamais.
Sur le trottoir devant la porte, elle avait cligné des yeux face au soleil qui insistait à la pointer de ses rayons. Unique témoin, pâle accusateur de sa nuit passée ailleurs. La rue était vide et elle savourait l’absence qu’elle avait laissée dans le lit là-haut au troisième étage. Il n’y aurait pas de suite au corps à corps de la nuit passée. A peine la trace dessinée  par le poids de son corps assoupi quelques heures dans les draps en satin. Une autre viendrait bientôt creuser d’autres sillons, une fois les draps changés et c’ était bien ainsi.
Elle marchait clopin-clopant, danseuse déhanchée de la veille, réchauffée par le soleil qui la transperçait de part en part. La danse continuait quelque part en elle, à moitié chaussée d’une nuit d’amour parmi d’autres. Elle avait volé un peu de sensualité et s’en était allée comme elle était venue, une chaussure en moins dans sa garde-robe. Quelque chose en elle lui disait qu’elle lui avait laissé au moins ça. Et ça n’était rien. A peine la moitié d’une centaine d’euros que la paire lui avait coûté. Et encore, le talon était usé.
Elle traînait son corps alangui sur le trottoir parisien, couverte des caresses qu’elle avait reçu sans trop en donner. La peau de son cou dénudé se gorgeait de soleil à mesure que le vide intérieur refaisait surface. Rien n’y faisait. Elle repartait toujours avec ce creux là. Celui qui lui disait qu’elle était une femme et que rien n’y ferait. Ni les caresses, ni les sexes érigés vers son ventre, ni les draps en satin. Elle allait se le traîner pour le restant de ses jours. Après toutes les mains qui avaient balayé les moindres recoins de son corps, elle commençait à en savoir quelque chose.
Son errance aurait pu durer tout le dimanche mais elle avait à peine parcouru cinq cent mètres que ses doigts avaient déjà trouvé les clefs au fond de son sac. Personne à sa place n’aurait pu trouver le trousseau dans un capharnaüm pareil. Elle avait beau rester la femme désordonnée qu’elle avait toujours été, à chaque fois, quand sa main plongeait à l’aveugle dans son sac, elle y trouvait les clefs. Et toujours elle s’émerveillait de trouver ce que d’autres auraient cherché pendant des heures. De ça, elle était assurée.
Dans les gestes machinaux qui s’enchaînaient, elle retrouvait l’autre femme qu’elle était. Celle qui ne se perdait pas la nuit et qui savait où elle allait. Elle avait poussé à deux mains la lourde porte d’entrée, ôté la chaussure qui était en trop, l’avait bazardée dans la poubelle des communs. Le temps d’un regard dans la vitre de la concierge, elle avait remis les mèches folles de ses cheveux dans un ordre incertain derrière ses oreilles. Ses mains avaient tiré doucement sur les plis de son visage froissé par les baisers. Elle avait juste eu le temps de se sentir belle qu’elle ouvrait déjà la porte de l’appartement.
Ses bas remis à la hâte une heure plus tôt la faisaient glisser sans bruit sur le plancher qui avait oublié de craquer. En passant devant la cuisine, elle l’avait vu, ébouriffé dans son bas de survêtement du dimanche, un café à la main. Peut-être avait-il entendu le glissement des bas sur le plancher, peut-être l’attendait-il depuis la veille soucieux, inquiet et en colère. Peut-être se croisaient-ils par hasard dans la cuisine qu’ils partageaient depuis maintenant dix ans. Elle n’aurait su le dire mais il avait levé la tête, croisé son regard qu’elle avait soutenu en douceur. Il lui avait tendu sa tasse encore fumante et avait fouillé dans le placard à la recherche d’une capsule pour faire couler un autre café. Il avait plongé sa main à l’aveugle, dans le capharnaüm du placard et en avait ressorti la capsule là où d’autres auraient cherché pendant des heures. C’était toujours ainsi. Malgré le désordre du placard, ses doigts trouvaient toujours ce qu’il y cherchait. De ça, il était assuré.
Ils avaient bu leurs cafés en silence, épaule contre épaule face à la fenêtre qui n’annonçait rien d’autre qu’un début d’automne lancinant. La chaleur du matin avait fini par dissiper le vide qui collait au ventre de la femme. Elle savait bien qu’il reviendrait et avec, la douleur des habits réajustés à la hâte pour se prouver quoi. Elle savait bien que ça ne la quitterait pas comme ça.
De son côté, lui ne se doutait pas du vide qui habitait le ventre de sa femme. De ça, il n’en savait rien. Juste qu’elle finissait toujours par rentrer prendre son café dans le silence des dimanches matin qui reviennent toujours à la même place.
 

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Published on e-Stories.org on 23.08.2018.

 

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