Delphine Ribere

Tristesse contemporaine


Un mardi d'été. Proche de l'orage alors que la canicule ne cesse pas depuis trente jours. Ca gronde mais ne claque pas. La chaleur accable, prend le dessus sur les corps qui se traînent. Insupportable profusion de sueur à chaque recoin. Des ailes du nez au creux du cou. Les gouttes perlent entre les seins et marquent les t-shirts. Au diable l'élégance. L'heure est à la suée.
J'avais pris l'autoroute pour rentrer chez moi. Mis en marche la climatisation avec un soupçon de culpabilité quant à l'écologie. Allumé quand même la clim car souffrant d'étouffement. Les cheveux aux vent, pour le jour, ne m'allaient pas. Ils collaient à mon front, barraient ma vision. A quand mon rendez-vous chez le coiffeur? Autant de considérations banales et essentielles au coeur d'un été troublant de creux et de pleins caniculaires.
Au trentième kilomètre de mon trajet, j'avais bifurqué. Plutôt brutalement. Impulsion me poussant à aller d'une clim à une autre. Impossibilité de rentrer dans mon appartement où l'air ne circulait plus depuis quelques jours. J'avais tout retourné. Ouvert en grand les fenêtres puis fermé en bloc. Indécise quant à la procédure à adopter en cas de grosses chaleurs. J'avais bien regardé le journal télé et pris en compte les nombreux conseils estivaux. Eté allée au cinéma m'endormir face à un navet, contre une épaule moite. Avais nagé tout mon saoul, glissé entre les gestes du crawl que je voulais parfaits. J'avais ouvert à nouveau les fenêtres pour que quelque chose circule entre l'extérieur et mon corps confiné. Rien n'y avait fait.
Alors j'avais bifurqué au trentième kilomètre de cette autoroute que j'avais si souvent empruntée. Coup de volant brusque à la sortie 28, provoquant le klaxon énervé du conducteur de derrière, collé par la sueur à mon pare-choc. J'avais donc pris la sortie, celle qui venait et promettait de me faire atterrir au frais.
Je m'étais garée tant bien que mal sur le parking blindé. Mauvais présage pour quelqu'un qui ne raffole pas de la foule, encore moins de celle des magasins. J'avais pourtant bifurqué dans cette visée. Celle de faire les boutiques dans cette zone dite démarquée. C'était bien cela. Une zone sans nom, sans âme, sans marque du vivant. J'en avais une petite idée mais je m'engouffrai dans la fraîcheur d'une climatisation à volonté. En quelques minutes, rafraîchie et franchissant le pas de la première boutique.
De toute évidence je n'étais pas seule à avoir été traversée par l'idée de zoner. Nous étions nombreux à chercher la fraîcheur dans les lieux de la consommation. En masse. La sensation m'attrapa pourtant rapidement. Celle d'une solitude absolue dans la multitude des corps cherchant un habit. Celui qui ferait le moine, probablement. Le pas franchi des deux premières boutiques m'avait refroidie. Je tâtai vaguement du chiffon. De coton en viscose, de lin en dentelle, ma main frôlait déjà l'incertitude de vouloir être là. Je déplaçai quelques cintres, bousculai quelques corps alanguis et monotones et repassai le pas de la porte dans un mouvement d'accélération. Le même qui m'avait fait prendre la sortie d'autoroute. J'errai maintenant le long du parcours fléché qu'il n'y avait qu'à suivre pour accéder aux bonnes affaires. Je percutai un mari endormi, main sur la poussette, attendant sa femme se débattant probablement dans une cabine d'essayage. Caricature du couple d'un samedi après-midi. Nous étions mardi. Les choses ne tournaient pas rond dans ce corridor circulaire. Il n'y avait plus de saison pour le temps des affaires. L'enfant hurlait dans sa poussette. Le père, amorphe, laissait crier. Je me raidissai.
J'aurais voulu un maillot de bain mais la collection d'été s'amenuisait. Restaient les grandes tailles ou les étriquées. Je n'étais d'aucune des deux. Standard en quelque sorte. Pas de quoi se plaindre. Juste la lassitude de n'être pas au bord d'une piscine sapée de mon maillot de bain défraîchi. J'avais pris l'angle du corridor, doublé sans clignotant l'ado à la tong traînante dégustant sa glace. J'aurais pu acheter de la vaisselle au prochain virage. Mais décidément non. Je n'en avais pas besoin. Les suées me reprenaient. J'étouffais du trop de visages ramollis par l'absence de vie. Je grelottais presque, errante dans la multitude des paquets qui masquaient les sujets. Je me flétrissais à chaque pas. Ne faisais plus l'effort de traverser les seuils. Jetais un oeil par-delà les vitrines puis détournais la tête en vue de la sortie. Le parcours fléché m'absorbait. Sous les néons, je cherchais une issue. Sur les visages, une étincelle. Un oeil qui pétille, un brin de folie. Rien à l'horizon. Les sacs gonflés de mes compatriotes amollis me cognaient dans les genoux que mon short ne protégeait pas. J'accélérais en ligne droite, coupais les virages, vérifiais qu'aucun radar n'avait calculé ma vitesse à vouloir m'échapper. Encore un peu et j'aurais klaxonné le voisin de devant auquel je collais sans pouvoir m'extirper. Je voyais rouge sous les néons bleus.
Je cherchais la chaleur sous la climatisation. Mais rien n'y faisait, nous étions seuls et froids. D'un salto imaginé, je franchissais la porte coulissante de l'entrée qui devenait ma sortie. Je m'engouffrais dans la chaleur du bitume qui fumait et collait à mes sandales. Grimpais dans ma voiture, allumais la clim. Malmenée d'avoir trop zoné.
Je passais la première, accélérais. Plutôt brutalement.
Fuyant la solitude en nombre et la tristesse contemporaine.

 

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Published on e-Stories.org on 09.08.2018.

 

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