Caroline Grandjean

La femme sur l´île

Tout enfant, elle se rappelait, chaque fois qu’en famille elle allait se promener aux îles de Lérins, elle rêvait de manquer le dernier bateau, et d’être obligée de dormir seule dans l’île, quand la foule de touristes se serait évanouie, et la stridence des cigales éteinte.
 
Beaucoup d’années après, quand elle avait vu la possibilité d’acheter cette petite île au large de Gênes, avec cet espèce de casemate en béton qui pouvait faire un abri tout à fait acceptable, elle n’avait pas hésité.
 
L’île était toute ronde, plantée de pins, d’arbres fruitiers et de garrigue. Elle était presque cernée de rochers, mais à l’opposé de la casemate, il y avait une minuscule plage de sable fin, bien suffisante pour elle. Le sable y était presque rose au soleil levant, et les vaguelettes transparentes sur les petites pierres claires et rondes. Derrière cette plage, une allée de tamaris menait à une toute petite chapelle en pierres sèches et en parfait état. Le tout était à vendre à un prix dérisoire, propriété d’héritiers qui peinaient à se défaire de l’indivis.
 
Vera s’y était installée à la fin de l’hiver, pressée après la mort brutale de Sergio, de quitter la grande ville qu’elle avait tant aimée, tant désirée. Les choses s’étaient passées de façon irréelle ; le téléphone des urgences annonçant la mauvaise nouvelle, sa sidération pendant les formalités du deuil, puis le départ de sa maison du bord de la Marne, la dispersion de leurs quelques meubles. Elle n’avait emmené que quelques livres. Elle n’aurait pas de besoin d’argent, elle pouvait abandonner ses traductions, juste finir le travail en cours, prévenir, l’éditeur qui comprendrait bien qu’elle avait besoin d’un break. Elle avait confié à ses voisins ses deux chiens de berger, et elle avait été heureuse de retrouver sur l’île une kyrielle de chats, roux pour la plupart, et plutôt efflanqués.
 
Les jours étaient de plus en plus longs. Les amandiers, puis les pommiers avaient fleuri et Vera avait pu composer des bouquets pour la petite chapelle dont elle avait même tout un après midi encaustiqué les bancs. Elle avait vite repéré que cette chapelle était un tombeau, celui du dottore Elias Cernacchi (1832-1896), et de son épouse Leonora (1841-1911), sans doute les propriétaires et bâtisseurs de la grande villa ornée de tours crénelées qu’on voyait bien clairement sur le rivage en face quand le vent était à l’Est. C’était leurs descendants qui avaient vendu l’île à Vera.
 
Yeux bleus, cheveux noirs la faisaient ressembler à une héroïne de Marguerite Duras. Sa silhouette était trop épaisse depuis quelques années. Mais les traits de son visage un peu large donnaient une impression d’équilibre, de poésie.
 
Ce soir, le soleil tardait à disparaître derrière les collines du rivage, l’air était rose et parfumé, et en entendant le bruit discret du moteur de la barcasse du pêcheur qui lui apportait ses vivres pour la semaine, Vera se dit que sa vie d’ermite avait assez duré.
 
Elle enfila rapidement sa robe la plus seyante, et s’avança sur le débarcadère. Le soleil de l’île ne l’avait pas hâlée, sa peau était restée blanche. Ses larges yeux ne souriaient pas quand Mario accosta.
 
 
 
Mario ne souriait pas non plus. Il semblait même contrarié de la demande de Vera de traverser jusqu’au rivage. Mais il pouvait difficilement refuser. C’était un homme brun, plutôt petit, à l’air généralement ironique, presque méchant. Célibataire, trop jeune encore pour être taxé de vieux garçon, il vivait avec sa mère dans une maison du port. En fait, c’était surtout ses gros sourcils noirs et droits qui lui donnaient l’air sévère. Mais Vera ne songeait plus à détailler les traits de son passeur, elle réfléchissait rapidement  à ce qu’elle était venue faire sur ce bateau, puis à terre lorsqu’ils y seraient. Elle avait cru voir ces dernières semaines lors des passages du pêcheur sur l’île sa curiosité se muer en intérêt, puis en sympathie ; ses visites s’étaient rapprochées, allongées, et elle s’était persuadée que quelque chose de l’ordre du désir se reflétait ces derniers soirs dans son regard sombre. Sa solitude et sa nature rêveuse avaient fait le reste, et elle se trouvait maintenant très mal à l’aise devant ce garçon redevenu taciturne.
 
Le temps fraîchissait, elle descendit dans l’habitacle fouiller dans son bagage pour y trouver de quoi se réchauffer ; le bagage était mince, elle l’avait fait à la hâte, et, dans sa quête rapide, elle ne trouva qu’un vieux cardigan qui avait appartenu à Serge. Elle l’enfila rapidement, puis remonta à l’air libre, prés de Mario. Un nuage de tristesse avait assombri son visage lorsqu’elle avait retrouvé le vêtement de son mari. Le marin s’en était aperçu ;, il connaissait son deuil récent et s’adoucit. Il lui expliqua que ce soir le voyage serait plus long que d’habitude, plus long peut-être qu’elle n’avait prévu, parce que le vent d’ouest déportait le bateau vers une zone de courants contraires. Vera rit, et lui avoua qu’elle n’avait à terre personne à rencontrer, ni aucun projet précis, et qu’elle n’était donc pas pressée ; le jeune homme comprit alors que c’était bien pour la seule chaleur de sa compagnie que l’habitante de l’île avait rompu, ce soir, sa solitude. Il se détendit, et regarda sa passagère en riant ; la gêne de Vera s’était évaporée aussi. Mario reporta son attention sur les fameux courants, tandis que Vera observait avec curiosité la côte qu’elle regardait si souvent à la jumelle depuis l’île, sous des angles inédits. Le voyage fut long, effectivement, le bateau tanguait un peu plus que Vera ne l’eut souhaité. Le soleil se couchait lorsqu’ils arrivèrent au port ; Vera mourait de faim.
 
Elle le dit au pêcheur, lui proposant de l’inviter à dîner dans une auberge du port. Le choix était restreint. Il lui indiqua rapidement le meilleur endroit, mais lui devait d’abord passer chez lui pour voir sa mère. Il proposa à Vera de la retrouver une heure plus tard.
 
Elle était bien installée dans cette petite auberge dont le confort spartiate ne la changeait pas beaucoup de la rugosité de sa petite île à laquelle elle s’était habituée. Le ciel était clair encore, elle n’avait plus très faim, elle n’était même pas  sûre d’avoir encore envie de cette chaleur humaine qu’elle était venue chercher prés de Mario et qu’elle était prête à quémander tout à l’heure dans le bateau. La façon dont il avait évoqué l’obligation qui était la sienne de rendre d’abord visite à sa mère l’avait ébranlée, émue, et ramenée à sa propre relation avec sa mère, cette relation passionnelle dont Serge l’avait, il y a bien des années, guérie.
 
Car il avait été son médecin avant d’être son mari, et l’amour qu’ils avaient vécu ensuite pendant plus de vingt ans était contraire aux règles élémentaires de sa profession ; le scandale avait été tel qu’ils avaient – déjà alors – du quitter leur vie, leur Belgique, la longue plage grise pour aller s’installer dans la grande maison prés de Paris. Jeune psychiatre dans cette petite ville d’eau, il s’était attaché à cette patiente qu’il avait arrachée à ses fuites dans la délinquance et dans la drogue et à ses tentatives de suicides, dont la dernière avait bien failli réussir. Au mépris de toute déontologie, il l’avait épousée. La mère de Vera qui l’avait élevée seule les dix-huit premières années de sa vie dans un amour sans concession, et sans alternative avait bien compris que sa fille désormais ne pourrait respirer que loin d’elle, et elle s’était effacée. C’était une femme cultivée et généreuse, mais elle non plus n’avait plus alors d’alternative à cet amour exclusif qui les avait toutes deux épuisées, et n’avait pas retrouvé de raison de vivre. Elle s’était éteinte rapidement, et ce souvenir laissait à Vera une blessure qui ne s’apaisait pas.
 
Elle s’était installée à table et entamait un pichet du vin blanc local lorsque Mario arriva.
Elle aurait bien voulu comprendre comment vivait cet homme, beaucoup plus jeune qu’elle, mais qui n’avait plus l’âge de rendre des comptes à sa mère. Mais lui semblait avoir oublié cette obligation dont il lui avait fait part tout à l’heure d’un air contraint ; il avait maintenant l’air heureux, et aussi avoir pris la mesure de sa bonne fortune. Le dîner fut joyeux, et ce ne fut qu’au petit matin après quelques étreintes qui lui parurent bien douces après ces mois de deuil et d’abstinence, que le souvenir de sa mère revint la tarauder, et qu’elle repensa au léger mystère  qui entourait les rapports de son compagnon avec sa mère à lui. Se rendormant dans l’euphorie du soleil levant, elle percevait vaguement que Mario se levait et partait, c’était largement l’heure de partir pêcher, mais elle préféra rester dans son demi sommeil.
 
Mario le taiseux était plutôt content dans ce matin rose en détachant son bateau. Aucune question ni de Vera, ni de Tino le vieil aubergiste, ni surtout de sa mère, Antonia.
Antonia était forcément curieuse de l’habitante de l’île, pas du tout par intérêt pour les amours de son fils qu’elle avait toujours observées avec un grand détachement, mais parce que rien de ce qui touchait à la petite l’île ne la laissait indifférente. Rien surtout de ce qui touchait au tombeau du vieil Elias, qu’Antonia considérait comme son aïeul. Un aïeul illégitime.
 
Antonia était née il y avait maintenant un peu plus d’un demi siècle à la suite du marivaudage poussé du petit fils d’Elias et de Leonora, Rafaele avec Piera, la plus jeune fille des intendants du domaine des Cernacci. Rafaele était le fils aîné de Fernando, le fils le plus jeune, et le préféré d’Elias ; il était né en 1896, l’année de la mort d’Elias, et il était déjà un homme mur quand Antonia était née. Malgré sa tendresse pour Piera, il n’avait jamais trouvé la force de régulariser leur situation et était resté à Gênes, prisonnier indolent d’une épouse qu’il n’aimait plus. Après le fracas de la guerre, les parents de Piera avaient élevé tout naturellement la petite fille adultérine. Piera était restée seule, elle  avait travaillé à Gênes, puis à Rome ; jamais, ni elle ni Antonia n’avaient été accueillies au domaine, ni sur l’île. Toujours, elles avaient affecté l’indifférence.
 
Pour compenser sa naissance illégitime, Antonia s’était précipitée très jeune dans un mariage bourgeois dont elle avait vite compris qu’il ne lui conviendrait pas. Francesco était fonctionnaire, il était mort peu de temps après la naissance de Mario ; alors,  Antonia était revenue avec son petit garçon vivre sur le petit port, lové en dessous du domaine Cernacci, et n’en avait plus bougé.
 
 
 
 

 

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Published on e-Stories.org on 01.10.2016.

 

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